L’heptafluoropropane, nouveau nom de la pierre philosophale ?

Comme les alchimistes du moyen âge cherchaient, sans succès, la « pierre philosophale » permettant de transformer le plomb en or, Monsieur Montebourg cherche la substance qui permettrait de transformer le gaz de schiste en carburant écologique. Le dernier avatar de ce produit miracle serait l’heptafluoropropane, CH3F7 pour les intimes, gaz qui, une fois liquéfié, remplacerait l’eau dans le processus de fracturation hydraulique, et qui avait déjà séduit MM Lenoir et Bataille rapporteurs de l’OPECST[1]. La société eCorp qui tente de promouvoir ce procédé[2] n’y voit bien entendu que des avantages. Essayons de démêler le vrai du faux.

 

Rappelons d’abord que l’exploitation du gaz de schiste nécessite trois étapes :

  • Le creusement des forages
  • La fracturation hydraulique
  • L’extraction et le traitement du gaz

Nous employons le mot forages au pluriel car il ne faut pas oublier que si l’on recherche du gaz, ce n’est pour le laisser au fond mais pour l’exploiter, et que l’exploitation nécessiterait des milliers de puits.

 

Le creusement des puits utilise de la boue de forage constituée au minimum d’eau, d’argile et de polymères. Cette boue, qui sert à refroidir et lubrifier l’outil de forage, sert aussi à remonter en surface les débris de roche broyés par la foration, et avec eux les éléments présents dans le sous-sol, dont certains peuvent être toxiques comme les métaux lourds, le toluène, le benzène, le radon ou les bactéries anaérobies… Par ailleurs le simple percement de forages peut engendre des pollutions des milieux traversés, particulièrement en zone karstique. La nature du fluide utilisé ensuite pour la fracturation de diminue en rien ces risques.

 

Pour la fracturation proprement dite, la société eCorp propose donc d’envoyer dans les puits, une fois forés, de l’heptafluoropropane liquéfié. Mélangé à du sable et injecté sous haute pression ce produit provoquerait des microfissures dans la roche où il se mêlerait au méthane qu’on veut extraire. Retournant à son état naturel (gazeux) sous l’effet de la forte température, il pourrait remonter par le puits avec le gaz extrait dont il serait séparé en surface pour être réutilisé. Point positif donc, l’économie des dizaines de milliers de mètres cube d’eau nécessaires pour une fracturation hydraulique et la disparition des additifs chimiques (en totalité ? c’est moins sûr !)

 

Mais qu’en est-il de ce produit lui-même ? Ce gaz peut être utilisé dans les extincteurs (sous l’appellation FM200) mais uniquement en l’absence d’autre solution : « sa toxicité propre est faible mais il est fortement déconseillé en raison de son potentiel de réchauffement climatique[3] » : en effet son potentiel de réchauffement global à 20 ans est 4300 fois celui du CO2[4] ! Si sa présence dans le sous-sol peut sembler acceptable, son retour en surface est plutôt inquiétant, d’autant que les dernières estimations donnent des taux de fuites entre 2 et 11% dans les installations gazières américaines[5]. Et les opérations de séparation de l’heptafluoropropane d’avec le méthane pour recycler le premier risquent d’augmenter encore ce taux.

 

Car comme le rappelle le Professeur Tony Ingraffea[6] le pire est après la fracturation « Les gens qui sont contre la fracturation hydraulique ne pensent pas à tout ce qui se passe avant et après. L’opération de « fracking » en tant que tel présente des risques limités pour la qualité de l’air, mais les polluants issus des gaz d’échappement des moteurs diesel et les émissions de méthane associées aux processus d’excavation, de forage, la déshumidification, la compression, le traitement et le transport du gaz par pipeline présentent de graves problèmes pour la qualité de l’air et le réchauffement climatique ». Et que dire en y rajoutant l’heptafluoropropane ?

 

Sans parler des forages eux-mêmes dont l’isolation (tube d’acier plus ciment) n’est pas adaptée à la taille des molécules de méthane selon une étude conjointe du CNRS et du MIT[7], ce qui expliquerait les fuites systématique de gaz dans le sous-sol et donc les nappes phréatiques. Le remplacement du liquide de fracturation par un gaz ne serait pas pour améliorer les choses.

 

Et au fait, en dehors de ses inconvénients climatiques rédhibitoires, cette technique est-elle opérationnelle techniquement et économiquement ? Même pas ! La société eCorp a bien fait quelques essais, mais au propane (inflammable et explosif !) et aucun à l’heptafluoropropane. Cette idée géniale ne leur est venue qu’en 2013. Et de plus ce produit est rare et cher, autour de 10 € le m3 semble-t-il, et son éventuel recyclage aura son prix : la faisabilité financière de cette technique est mise en doute même par le pourtant très bienveillant OPECST.

 

Il est temps d’arrêter cette spirale infernale : le méthane quand il brûle produit du CO2, quand il fuit c’est un gaz à effet de serre 56 fois pire que le CO2 à 20 ans, l’heptafluoropropane est un gaz à effet de serre 4300 fois pire que le CO2 à 20 ans, et on voudrait nous faire croire qu’en utilisant le second pour extraire le premier on va  obtenir un « combustible propre » ?

 

MM Montebourg, Lenoir, Bataille et Cie nous prennent vraiment pour des blaireaux !

JC